Des méthodes les plus ancestrales aux techniques les plus évoluées, l’Homme a toujours cherché un moyen de remplacer ses dents absentes. Initialement, l’objectif était surtout esthétique voire spirituel : les dents prothétiques étaient retirées lors du repas ou parfois conçues post-mortem. Au fil des siècles, l’aspect fonctionnel va devenir prioritaire jusqu’à obtenir aujourd’hui des prothèses alliant les deux objectifs.

Apparition dès l’Antiquité

Il semblerait que les premières prothèses dentaires soient attribuées aux Égyptiens et que celles-ci auraient été par la suite perfectionnées par les Étrusques et les Phéniciens. Toutefois, ceci n’est qu’une théorie, il est fort possible qu’ils aient importé la pratique. Une chose est sûre, les trois civilisations commençaient déjà à concevoir des prothèses plusieurs siècles avant notre ère.

Les fouilles archéologiques effectuées en Égypte ont permis de retrouver de nombreuses traces de prothèses dentaires. Dans des sarcophages, certaines momies présentaient des dents postiches, taillées dans l’ivoire ou le bois de sycomore (espèce particulière d’érable) et liées entre elles par des fils d’or. Encore une fois, rien n’indique que ces prothèses aient été conçues durant la vie de l’individu et ne faisaient pas partie d’un rituel d’embaumement.

La découverte en Égypte d’un crâne présentant un bridge au maxillaire vient conforter la théorie de la dentisterie primitive. L’appareil, appelé « spécimen de Tura el Asmont » est constitué de trois dents reliées entre elles par un fil d’argent : 12-11-21. La 11, fracturée au niveau coronaire, est perforée dans le sens mésio-distal, ce qui implique une réalisation extra-buccale. De plus, l’os alvéolaire qui l’entoure est fortement réduit. Tout porte à croire que cette dent, infectée, ait été extraite puis replacée post-cicatrisation, après avoir conçu le dispositif la reliant à ses voisines. Cependant un tel procédé ne pouvait pallier qu’au problème esthétique.

Un autre bridge a été retrouvé en Phénicie, dans la nécropole de Saïda. Il est composé de six dents mandibulaires (43, 42, 41, 31, 32, 33) liées entre elles par un fil d’or. Les dents 41 et 42 semblent appartenir à une autre mandibule. Elles sont reliées entre elles et à leurs voisines grâce à la présence de deux perforations vestibulo-liguales. Le dispositif ainsi solidifié remplissait en partie l’objectif fonctionnel.

Spécimen de Saïda

Mais ce sont les Étrusques qui avaient les techniques les plus perfectionnées en termes de prothèses dentaires. Contrairement aux autres civilisations utilisant le fil d’or pour effectuer des ligatures, les Étrusques exploitaient « des lames d’or d’environ 5 mm de large et 1 mm d’épaisseur » pour former des ellipses dans lesquelles étaient placées des dents animales sur pivots.

Bridge en or Étrusque, 600 avant JC

Avancée fulgurante à la Renaissance

Les premiers modèles de dentiers sont apparus en 1560. Ils sont formés de dents humaines ou postiches montées sur une base d’ivoire et maintenues aux autres par des fils de soie, d’or ou d’argent. Ambroise Paré commente : « après avoir procédé au nettoyage et à la consolidation des gencives, il faut lui adapter de nouvelles dents artificielles en os et en ivoire. Elles seront liées aux autres dents voisines avec un fil commun d’or ou d’argent ».

Prothèse en ivoire

Durant deux siècles, les progrès stagnent, seule la nature des dents prothétiques fait débat.  Anton Nuck conseille l’utilisation de dents d’hippopotame jugeant que celles de morse jaunissent trop vite. Claude Mouton, dentiste de Louis XV, préfère recourir aux dents des défunts. Quant à Pierre Fauchard, il établit « que les dents humaines et celles de cheval marin sont à préférer à toute autre matière parce qu’elles ont leur émail ». Par ailleurs, pour pallier au visuel inesthétique des ligatures métalliques, ce dernier a imaginé des dents à tenon : « une racine restant, on l’égalise la nettoie et la remplit de plomb, puis à l’équarrissoir d’horloge, on perfore cette obturation et on y ajoute un pivot d’or sur lequel il ne reste plus qu’à adapter une dent humaine convenablement choisie ».

Prothèses à tenons

Parallèlement, Claude Mouton met au point la première couronne dentaire. Il explique : « lorsqu’il se trouve des dents assez tendres pour s’user par le frottement des seuls aliments, je ne crois pas qu’il y ait, pour les garantir de cet inconvénient, de moyen plus sûr que celui que j’ai imaginé et qui m’a parfaitement réussi. Il faut recouvrir la dent d’une calotte d’or qui incruste toute la surface extérieure et qui soit ajustée de manière qu’elle ne puisse intercepter aucune portion d’aliment », puis, il faut « émailler l’extérieur de l’enveloppe de même couleur que les dents voisines ».

Pour les prothèses complètes, Fauchard explique dans le « Traité des dents » la conception de deux appareils reliés postérieurement par des ressorts. Dans le cas d’une prothèse unimaxillaire, il préconise la réalisation d’un armature métallique fixée sur l’arcade dentaire opposée et servant d’appui aux ressorts de la prothèse. Dans les deux cas, il insiste sur l’importance de l’adaptation de l’intrados prothétique : « il faut auparavant avoir pris au juste les dimensions des gencives ; il faut aussi avoir observé surtout les inégalités qu’elles peuvent former en différents endroits afin de tirer avantage de ces mêmes inégalités et de conformer la surface des dentiers qui doivent s’appliquer sur les gencives à la variation des éminences et des enfoncements de ces mêmes gencives ».

Dentiers à ressorts en or, début XIXe siècle

Courant XVIIIe siècle, tous les dentistes sont à même de concevoir des prothèses de toute sorte, des couronnes, des bridges, des complets … Toutefois, ces prothèses réalisées avec des dents humaines ou animales noircissent avec le temps et libèrent une odeur désagréable. Duchateau, apothicaire français émet alors l’idée d’utiliser la porcelaine ; mais c’est le dentiste Nicolas Dubois de Chémant qui se penche principalement sur la question. Il décrit dans son mémoire les différentes étapes lui ayant permis d’obtenir la dent en porcelaine. Après avoir testé le kaolin de Limoges, la faïence de Montereau ou encore la porcelaine de France, dont la couleur et la résistance ne convenaient guère, il réalise finalement le mélange suivant : « sable de Fontainebleau, soude d’Alicante, marne blanche, safran de mars rouge, grains de bleu faits dans le cobalt, eau de rivière ». Une fois les dents moulées, elles sont placées au four, puis, « quand les dents seront cuites, passez-les à la couverte avec l’émail […]. Pour imiter l’interstice des dents, il faudra tirer un train de pinceau avec une peinture brune dans les intervalles des dents ». La dent en porcelaine est désormais le gold standard aussi bien pour la prothèse fixée que l’amovible ce qui met fin à une triste vérité de l’époque : « le commerce des dents humaines ».

Dentiers en porcelaine, début XIXe siècle

Malgré toutes ces avancées, les dentiers sont encore loin de la perfection. Leur résistance, leur stabilité mais aussi leur adaptation laissent à désirer. Bien que le visuel soit nettement amélioré, la fonction n’est pas encore au point ce qui rend la mastication comme l’élocution difficiles.

Ère comtemporaine : des prothèses esthétiques et fonctionnelles

Les dentiers dits osanores (constitués à partir de dents animales) subissent des distorsions liées à la dessiccation. Les prothèses entièrement faites de porcelaine se révèlent encore trop fragiles et « les fragments avalés peuvent, par leurs cassures tranchantes, causer de violentes tranchées, des hémorragies intestinales et peut-être des accidents plus graves encore ».

En 1808, Giuseppangelo Fonzi propose une alternative aux prothèses entièrement constituées de céramique. La base, réalisée en métal, est indépendante de la conception des dents dites « dents terro-métalliques ». Celles-ci possèdent un petit crampon de platine qui est ensuite soudé à la plaque métallique. Cinquante ans plus tard, le métal est remplacé par le caoutchouc grâce à l’invention de la vulcanisation qui le rend dur par ajout de soufre. Les complets sont par la suite réalisés en celluloïd, mais le métal peut encore rentrer dans sa composition selon le cas clinique.

Appareil de vulcanisation, XXe siècle

Une autre difficulté rencontrée avec ces prothèses est le manque de rétention. Maggiolo remplace les ligatures intra-alvéolaires par des crochets au début du XIXe siècle et William Rogers propose en 1845 un dentier en ivoire retenu simplement par la pression atmosphérique. Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle que le principe d’adhésion par succion va devenir le système de rétention de référence, mais cela implique des matériaux plus élaborés pour une empreinte d’une grande précision. Le second point sensible est la reproduction de l’articulation temporo-mandibulaire et de l’occlusion. En 1887, Bonwill met au point un « articulateur anatomique » qui lui permet de reconstituer les courbes effectuées lors de la mastication mais également des surfaces occlusales adaptées.

Articulateur d’Alfred Gysi,
début XXe siècle

Les prothèses partielles vont quant à elle faire l’objet de nombreuses modifications au cours du XXe siècle. Le positionnement correct des crochets est maintenant défini et les tracés de plaque adaptés au cas clinique. La base, en métal coulé ou en silicone, soutient des dents en céramique ou en acryl et repose sur la muqueuse tout en prenant appui sur les dents restantes.

Enfin, la prothèse conjointe a également bien changé depuis la calotte en or de Claude Mouton. Un siècle plus tard, Dwinelle fait parvenir cette couronne au collet de la dent. En 1889, Jacket améliore son esthétique en réalisant une superposition de deux couches : la première en or ou en platine et la seconde en porcelaine. Cette porcelaine est ensuite perfectionnée. Semi-cuite sans kaolin en 1925 puis cuite à haute fusion à 2400°C 20 ans plus tard. C’est dans les années 60 que vont naître les couronnes céramo-métalliques telles qu’on les connait à l’heure actuelle.

Ces deux derniers siècles ont été le siège de très nombreux progrès dans le domaine prothétique. Les principes mis au point sont encore utilisés aujourd’hui, mais l’évolution est constante.

Transformation progressive de la discipline

Aujourd’hui la rétention des prothèses complètes est obtenue par un joint périphérique grâce à la pression atmosphérique. De nouveaux ancrages mécaniques mais aussi bien magnétiques permettent de l’améliorer davantage. Les dents sont réalisées en acrylique, de manière à ne pas abraser les dents naturelles qui leur font face tout en restant très esthétiques et résistantes. La plaque base est en résine ou en métal selon la nécessité. Des alliages de chrome, de cobalt et de molybdène sont employés. Il en est de même pour les prothèses partielles. Quel que soit le matériau, l’accent est mis sur sa biocompatibilité et sa capacité à assurer à la fois confort et esthétique.

La prothèse conjointe est restée la même depuis le siècle dernier. Toutefois, les matériaux employés pour sa fabrication se sont diversifiés. La couronne céramo-céramique a vu le jour et la conception assistée par ordinateur est en plein essor.

C’est surtout avec l’arrivée des implants que la prothèse va connaître un progrès majeur. Apparus en 1910 et modifiés tout au long du XXe siècle, les différents modèles ne sont pas acceptés par l’organisme mais uniquement tolérés durant un temps relativement variable en raison de l’infection chronique qu’ils génèrent. C’est uniquement depuis l’utilisation du titane que les résultats donnent satisfaction. Aujourd’hui, ils sont aussi bien employés pour pallier à un manque unitaire que pour stabiliser un appareil complet. Actuellement, plusieurs articles tendent à démontrer la supériorité de la prothèse amovible complète supra-implantaire mandibulaire à deux implants symphysaires vis-à-vis de la prothèse amovible complète standard. Mais le coût reste malgré tout encore élevé pour en faire la technique de référence en matière de prothèse.

Le musée


prothèses amovibles


Prothèse amovible partielle maxillaire
Ivoire, 7 x 5cm
XVIIIe – XIXe siècles

Prothèse amovible partielle maxillaire
Ivoire, 6 x 3,5cm
XVIIIe – XIXe siècles

Prothèses amovibles complètes maxillaires
Ivoire, 6 x 5cm, 5,5 x 4cm, 4,5 x 4cm
XVIIIe – XIXe siècles

Prothèse amovible complète maxillaire
Ivoire, 7,5 x 5cm
XVIIIe – XIXe siècles

Prothèse amovible partielle mandibulaire
Ivoire et métal, 6 x 4,5cm
XVIIIe – XIXe siècles

Prothèse amovible complète mandibulaire
Plomb et céramique, 6 x 4,5cm
XVIIIe – XIXe siècles

Prothèse amovible complète mandibulaire
Ivoire 6 x 4cm
XVIIIe – XIXe siècles

Prothèses amovibles bi-maxillaires
Ivoire, 5,5 x 4cm chacune
XVIIIe – XIXe siècles

articulateurs


Articulateur
Métal, 11,5 x 6cm
Fin XIXe – début XXe siècle

Articulateur
Métal, 13 x 6cm
Fin XIXe – début XXe siècle

Articulateur
Métal, 12 x 10cm
Fin XIXe – début XXe siècle

Articulateur avec modèles en plâtre
Métal, 12,5 x 7cm
Fin XIXe – début XXe siècle

Articulateur avec modèles en plâtre
Métal, 15 x 13cm
Fin XIXe – début XXe siècle

Articulateur
Métal, 16 x 14cm
Fin XIXe – début XXe siècle

Articulateur
Métal, 15 x 14cm
Fin XIXe – début XXe siècle

autres instruments


Four à céramique
Fonte, 11 x 16 x 9 cm
XIXe siècle

Cassette de 24 fraises pour prothèse
Métal, 20 x 10 cm
XXe siècle

Caisse de prothésiste
XIXe-XXe siècles

Caisse de prothésiste
XIXe-XXe siècles

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