Durant des siècles, extraire une dent était synonyme de torture et l’instrumentation adaptée a longtemps fait défaut. A l’aube de la Renaissance, lorsqu’une séquence clinique commence tout juste à se mettre en place, ce sont les charlatans qui vont maintenir l’image de l’arracheur de dents. L’évolution des techniques de conservation et l’utilisation plus généralisée de l’anesthésie vont rendre l’avulsion moins fréquente et moins traumatisante.

Antiquité : extraction synonyme de torture

On retrouve de nombreuses œuvres représentant des patients subissant une extraction dentaire à la main. Durant des siècles, c’est cette technique primitive qui sera la cause de nombreuses souffrances. Au cours de l’Antiquité apparaissent progressivement toutes sortes de pinces visant à faciliter l’acte chirurgical. La plus ancienne provient de la forteresse Romaine de Saalburg et date du IIe siècle. Celse, au siècle suivant, témoigne que le chirurgien doit « si possible extraire la dent à la main et s’il n’y parvient pas, avec la pince ». Aristote explique également dans son ouvrage « Problèmes de mécanique » le rôle de la pince dentaire. En cette fin de Ve siècle, les instruments sont encore très rudimentaires et leur description peu précise.

Pince dentaire de la forteresse de Saalburg, II-IIIe siècles

Précision de l’instrumentation chirurgicale au Moyen-Âge

À partir du Moyen-Âge, l’instrumentation chirurgicale apparait peu à peu dans les écrits. Paul d’Égine, médecin Grec du VIIe siècle écrit dans son livre de chirurgie : « après avoir fait une incision tout autour de la dent jusqu’à l’alvéole, nous l’arrachons en l’ébranlant peu à peu avec l’arrache-dents ». Ici, l’arrache-dents n’est encore qu’au stade de vulgaire pince.

C’est grâce aux descriptions rigoureuses d’Abulcasis que, quelques siècles plus tard, les instruments chirurgicaux seront détaillés tant dans leur forme que dans leur utilisation. Il explique ainsi : « les pinces avec lesquelles vous commencez par ébranler la dent seront longues, leurs extrémités courtes et leurs manches épais afin de ne pas ployer pendant l’opération, telle en est la forme […], le manche solide afin que quand vous pressez sur la dent, il ne cède ou ne rompe point […], les branches droites, leurs dents s’ajusteront parfaitement les unes dans les autres afin que l’on puisse saisir solidement et surement ». Progressivement, les formes et les épaisseurs se précisent pour améliorer l’acte chirurgical.

Instruments d’Abulcasis

Au XIIe siècle, l’Anglais John de Gaddesben décrit un instrument qui semble être l’ancêtre du pélican. En effet, sa forme mais aussi la façon dont il est utilisé diffère assez de la méthode pratiquée à l’époque. Dans son livre « Rosa angelica practica medecine a capite ad pedes », il explique comment l’employer : « prendre un instrument de métal large devant la dent et pointu et tranchant derrière pour tirer la dent vers le bas et qu’elle s’arrache ».

Renaissance : les ravages du pélican

La chirurgie connait un nouveau souffle avec l’invention d’un instrument ayant rendu autant de services que causé de dégâts : le pélican. C’est la forme intimement semblable à celle du bec de l’oiseau qui lui a donné son nom. Le pélican permettait, par un énergique bras de levier, d’extraire la dent ciblée, à condition que celle-ci soit assez résistante et que la préhension soit ferme. Deux sous-types étaient distingués : le pélican tiretoire et le pélican classique chacun présentant de multiples variantes.

Le tiretoire, composé de deux tiges, était employé dès le XIVe siècle par Guy de Chaulliac. La première, droite, prenait appui sur le collet de la dent, la seconde se terminait par un crochet mobile qui encerclait la couronne. L’avulsion s’effectuait par un mouvement vestibulo-lingual. L’instrument était plutôt destiné aux dents antérieures.

Pour les dents postérieures, c’est le pélican classique qui était utilisé. Les premières représentations sont celles de Giovanni d’Arcolani en 1542. L’instrument était constitué d’une branche fixe de métal, d’os ou de bois prolongée d’un appui en demi-cercle sur laquelle était fixé un crochet en son milieu. Lors de l’avulsion, le crochet était placé sur la dent en question et l’appui sur la gencive ou les dents voisines. Un mouvement circulaire du poignet et de l’avant-bras de façon parallèle au plan occlusal permettait l’extraction de la dent mais aussi parfois des dents contiguës et de fragments osseux. La manipulation de l’instrument se révélait relativement complexe et nécessitait l’intervention d’un praticien expérimenté.

Tiretoire du XIXe siècle à gauche et pélican simple du XVIIIe siècle à droite

Fabricius d’Acquapendente préconise à la même époque l’emploi du rostrum (bec-de-cigogne) et du rostrum corvinum (bec-de-corbeau), instruments plus proches des pinces ancestrales que du récent pélican.

C’est à Ambroise Paré, grande figure de la dentisterie, que l’on doit les descriptions les plus précises des instruments chirurgicaux mais aussi de nombreuses illustrations détaillées. Il décrit déjà au XVIe siècle une séquence clinique très ressemblante à la méthode contemporaine : « premièrement, devant que d’arracher des dents, il faut […] les déchausser profondément des alvéoles avec un déchaussoir, et après les avoir déchaussées, si on voit qu’elles tiennent un peu, elles seront poussées et jetées dehors avec un poussoir. Aussi, si on craignait que la dent ne puisse être arrachée par le poussoir, on prendra un davier, lequel est propre à rompre la dent qu’on veut casser, ou bien on s’aidera du pélican de l’une ou l’autre forme, selon que le dentateur sera exercé à tirer les dents ». Le déchaussoir était employé comme notre actuel syndesmotome, le poussoir quant à lui est l’ancêtre de l’élévateur. Il pouvait être substitué par toutes sortes de pieds-de-biche simples ou doubles qui se différenciaient de ceux-ci par leur extrémité bifide.

Déchaussoirs (A) et poussoir (B)
d’Ambroise Paré

Au XVIIe siècle, Johann Sehultes extrait les incisives au pied-de-biche et les canines à la pince. Pour les secteurs postérieurs, il écrit : « le pélican droit convient aux petites molaires et le pélican courbe aux grosses molaires ». Pour l’avulsion des racines, il emploie le bec-de-corbin.

A partir du XVIIIe siècle, les praticiens commencent progressivement à substituer le pélican par plusieurs modèles de clés, notamment la clé de Garengeot. Le principe est simple mais toujours aussi périlleux : la dent, bloquée entre un crochet et une petite plaque opposée subit un mouvement de torsion analogue à celui effectué lors de l’ouverture d’une serrure.

Clé de Garengeot, XVIIIe siècle

Les daviers existent depuis le XVIe siècle mais sont alors peu utilisés. En effet, la luxation externe prime désormais sur la traction dans l’axe. Leur défaut majeur étant que leurs mors n’épousent pas parfaitement le collet des dents. Ainsi, le praticien rompt la dent ou la laisse s’échapper selon qu’il la sert trop ou pas assez fort. De fait, ils étaient considérés comme de piètres instruments face au pélican ou à la clé de Garengeot.

La Renaissance est donc marquée par de réelles évolutions, et pourtant, elles n’en sont qu’à leurs débuts. En effet, la méthode employée est brutale et les ravages sont nombreux. De plus, des charlatans se développent dans les grandes villes d’Europe. Habillés de façon saugrenue, après une entrée théâtrale, ils opèrent sur les grandes places. Avec l’aide de patients complices, ils pronent l’extraction rapide et indolore. Pierre Fauchard notamment révèlera assez tôt leurs escroqueries : « ils tiennent dans la main une dent toute prête enveloppée dans une membrane très fine contenant du sang de poulet. Ils introduisent leur main dans la bouche du prétendu malade et y laissent la dent qu’ils tenaient cachée ; après quoi ils n’ont qu’à faire semblant de toucher la dent avec une poudre […] ou la pointe de leur épée […] et le patient crache aux yeux des badauds ébahis une dent et du sang à pleine bouche ».

Utilisation généralisée des daviers durant l’Ère contemporaine

Courant XIXe siècle, les daviers font l’objet de nombreuses modifications. Par exemple, on rencontre un modèle qui présente entre les mors une petite vis qui se téléscope et travaille à l’intérieur de la dent lorsque celle-ci est extraite simultanément. Ceci permettait une meilleure accroche. On découvre également un davier muni d’un corps central s’appuyant sur la dent et de deux branches latérales reposant sur les dents voisines. De plus, avec l’avenement de l’antiseptie, les matériaux ne sont plus les mêmes : l’ivoire, l’écaille ou le bois sont remplacés par des métaux ou des alliages.

« Screw forceps »

Le tournant en ce qui concerne les instruments d’extraction est le davier de John Tomes qui rend alors obsolète aussi bien la clé que le pélican. Ce dernier a l’idée de construire des daviers adaptés aux différents types de dents pour une meilleure préhension : ils sont dits « daviers physiologiques ». Tomes les décrit comme : « une pince qui doit être conçue de telle sorte qu’elle constitue un prolongement de la dent que l’on veut extraire. Les extrémités des mâchoires de la pince doivent s’adapter exactement à la couronne de la dent que l’on entend enlever avec cet instrument ». Dès lors, les modifications seront minimes.

Méthode actuelle : héritage des siècles passés

La séquence clinique actuelle est relativement simple et a somme toute peu changée depuis les deux derniers siècles. Pour commencer on coupe les fibres desmodontales à l’aide d’un syndesmotome. Puis, la dent est mobilisée avec un élévateur pour pouvoir ensuite être extraite grâce à un davier. Chacun de ces instruments existe sous différents types mais l’usage reste le même. Depuis Tomes, les daviers sont adaptés à la forme de la dent à extraire. Pour les dents maxillaires, les mors sont parallèles au manche, en revanche pour les dents mandibulaires, ils sont coudés à 90° par rapport au manche. De plus, on distingue le davier incisivo-canin aux mors plats du davier molaire qui présente un picot sur un ou chacun des deux mors. Enfin, les daviers destinés aux racines possèdent des mors qui se touchent. La séquence se termine par un curetage, de préférence avec une curette coudée.

Forme des daviers selon le type de dent

Le musée


instruments de luxation


Poussoirs
Manches en bois guillochés, 13,5cm chacun
XIXe siècle

Poussoirs et pieds-de-biche
Manches en nacre ou en ivoire, 13 à 14,5cm
XIXe siècle

Pieds-de-biche doubles et élévateurs coudés associés
Manches en ébène, 13 – 15 – 15 – 16cm
Début XIXe siècle

Élévateurs coudés
Manches en bois guillochés, 12,5 – 13 – 13,5 – 14,5cm
XIXe siècle

Élévateurs coudés
Manches en ébène guillochés, appui digital strié sur la tige, 13,5cm chacun
Début XXe siècle

Élévateurs coudé (G) et latéral (D)
Métal, 13cm (G) – 14cm (D)
XXe siècle

Élévateur courbé
Manche en bois guilloché, 13cm
XIXe siècle

Langue de carpe
Poignée en ébène, 12cm
Début XIXe siècle

Langues de carpe
Métal, 11,5cm (G) – 12cm (D)
XXe siècle

Élévateur droit et langue de carpe associée
Manches en ivoire, 13,5cm chacun
XIXe siècle

Langues de carpe
Métal, 12cm chacune
XXe siècle

tiretoires et pélicans


Pélican-tiretoire
Manche en bois, 10cm
Fin XVIII – début XIXe siècle

Pélican-tiretoire
Manche en bois, 15,5cm
XIXe siècle

Pélican-tiretoire
Manche en bois guilloché, 16,5cm
XIXe siècle

Pélican-tiretoire
Manche en ébène guilloché, 18cm
XIXe siècle

Tiretoire attractif d’Estanque
Métal, 24cm
Milieu XIXe siècle

Pélican à 2 crochets
Métal, 11 x 13cm
XVIIIe siècle

Pélican à 2 crochets
Métal, 13 x 15cm
XVIIIe siècle

Pélican à crochet amovible
Métal, 11 x 9cm
XVIIIe siècle

Pélican à crochet amovible
Manche en bois, 15cm
XIXe siècle

Pélican
Manche en ébène, 16cm
XIXe siècle

daviers


Davier-tiretoire
Manche en métal guilloché, 14cm
XIXe siècle

Davier-tiretoire
Poignées en ivoire, 17cm
XVIIIe siècle

Davier pour dents monoradiculées supérieures
Métal, 14,5cm
XVIIIe siècle

Daviers pour molaires maxillaires
Métal, manches guillochés, 15 – 15 – 16 – 16cm
XXe siècle

Davier pour dents mandibulaires
Métal, 16cm
Fin XIXe siècle

Daviers pour molaires mandibulaires
Manches en métal guillochés, 21cm chacun
XIXe siècle

Davier pour dents mandibulaires
Métal, 14,5cm
Fin XVIIIe siècle

Davier pour molaires mandibulaires
Métal, mors dentelés, 14,5cm
XVIIIe siècle

Davier pour dents mandibulaires
Métal, 14,5cm
Fin XVIIIe siècle

Davier pour dents mandibulaires
Métal, 14cm
Fin XVIIIe siècle

Coffret comprenant un davier anatomique à mors interchangeables
Métal, 15cm (davier) et 3cm (mors)
Début XXe siècle

Clés


Clé de Ferrand
Manche en bois, 14,5cm
Fin XIXe siècle

Clé simple
Manche en bois, 14cm
Début XIXe siècle

Clé à cliquet
Manche en ébène, 15cm
Début XIXe siècle

Clés simples
Manches en ivoire, 13 à 14cm
XIXe siècle

autres instruments


Impacteur et ses 10 périotomes
Métal, 18cm (impacteur) et 6cm (périotomes)
XXe siècle

Maillet chirurgical et ses 5 embouts
Métal, 15cm (maillet) et 6cm (embouts)
XXe siècle

Levier à crochet
Manche en ivoire, 17cm
XIXe siècle

Rugines pour implantation dentaire (modèle du Dr Oscar Amoëdo)
Métal, 14,5cm
Fin XIXe – début XXe siècle

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